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«La reprise», Alain Robbe-Grillet

Иллюстрация к книге

Reprise et ressouvenir sont un mГЄme mouvement,

mais dans des directions opposГ©es; car, ce dont on a ressouvenir,

cela a été: il s’agit donc d’une répétition tournée vers l’arrière;

alors que la reprise proprement dite serait

un ressouvenir tourné vers l’avant.

SГёren Kierkegaard, Gjentagelsen

Et puis, qu’on ne vienne pas m’embêter avec les éternelles

dénonciations de détails inexacts ou contradictoires. Il s’agit,

dans ce rapport, du réel objectif, et non d’une quelconque

soi-disant vГ©ritГ© historique.

A. R.-G.

 

PROLOGUE

Ici, donc, je reprends, et je résume. Au cours de l'interminable trajet en chemin de fer, qui, à partir d'Eisenach, me conduisait vers Berlin à travers la Thuringe et la Saxe en ruines, j'ai, pour la première fois depuis fort longtemps, aperçu cet homme que j'appelle mon double, pour simplifier, ou bien mon sosie, ou encore et d'une manière moins théâtrale: le voyageur.

Le train avançait à un rythme incertain et discontinu, avec des haltes fréquentes, quelquefois en rase campagne, à cause évidemment de l'état des voies, encore partiellement inutilisables ou trop hâtivement réparées, mais aussi des contrôles mystérieux et répétitifs opérés par l'administration militaire soviétique. Un arrêt se prolongeant outre mesure dans une station importante, qui devait être Halle-Hauptbahnhof (mais je n'ai aperçu aucun panneau le signalant), je suis descendu sur le quai pour me dégourdir les jambes. Les bâtiments de la gare semblaient aux trois-quarts détruits, ainsi que tout le quartier qui s'étendait sur la gauche, en contrebas.

Sous la bleuâtre lumière hivernale, des pans de murs hauts de plusieurs étages dressaient vers le ciel uniformément gris leurs dentelles fragiles et leur silence de cauchemar. D'une façon inexplicable, sinon par les effets persistants de la brume verglaçante matinale, qui aurait ici duré plus longtemps qu'ailleurs, les contours de ces fines découpures ordonnées en plans successifs brillaient avec l'éclat clinquant du faux. Comme s'il s'agissait là d'une représentation surréelle (une sorte de trou dans l'espace normalisé), tout le tableau exerce sur l'esprit un incompréhensible pouvoir de fascination.

Quand la vision peut prendre une artère en enfilade, et aussi dans certains secteurs limités où les immeubles sont presque rasés jusqu'aux fondations, on constate que la chaussée a été totalement déblayée, nettoyée, les plus menus gravats emportés sans doute par camions au lieu d'être accumulés sur les bords, comme j'ai vu faire dans mon Brest natal. Seul demeure çà et là, rompant l'alignement des ruines, quelque bloc de maçonnerie géant, tel un fût de colonne grecque gisant dans une enceinte archéologique. Toutes les rues sont vides, sans le moindre véhicule ni piéton.

J'ignorais que la citГ© de Halle avait autant souffert des bombardements anglo-amГ©ricains, pour que, quatre ans aprГЁs l'armistice, on y rencontre encore de si vastes zones sans une quelconque amorce de reconstruction. Peut-ГЄtre ne s'agit-il pas de Halle, mais d'une autre grande ville? Je ne suis guГЁre familier de ces rГ©gions, n'Г©tant arrivГ© auparavant Г  Berlin (quand, au juste, et combien de fois?) que par l'axe normal Paris-Varsovie, c'est-Г -dire beaucoup plus au nord. Je n'ai pas de carte sur moi, mais je vois mal que les alГ©as du rail nous aient aujourd'hui, aprГЁs Erfurt et Weimar, dГ©tournГ© jusqu'Г  Leipzig, situГ© vers l'est et sur une autre ligne.

A ce moment de mes rГЄveuses spГ©culations, le train s'est enfin Г©branlГ©, sans prГ©venir, avec une telle lenteur, heureusement, que je n'ai eu aucune peine Г  rejoindre mon wagon pour y grimper. J'ai alors Г©tГ© surpris d'apercevoir la longueur exceptionnelle du convoi. Avait-on rajoutГ© des voitures? Et oГ№ donc? A l'image de la ville morte, les quais Г©taient Г  prГ©sent tout Г  fait dГ©serts, comme si les derniers habitants venaient de monter Г  bord pour s'enfuir.

Par un brutal effet de contraste, une foule beaucoup plus dense qu'à notre arrivée en gare avait envahi le couloir du wagon, et j'ai eu beaucoup de mal à m'y faufiler entre des êtres humains qui m'ont paru exagérément gros, à l'instar de leurs valises boursouflées et des divers colis encombrant le sol, informes, provisoires aurait-on dit, mal ficelés dans une hâte soudaine. Les visages fermés d'hommes et de femmes aux traits tirés par la fatigue m'accompagnaient de leurs regards vaguement réprobateurs, dans ma difficile progression, peut-être même hostiles, en tout cas sans aménité malgré mes sourires… A moins que ces pauvres gens, apparemment en détresse, n'aient été seulement choqués par ma présence incongrue, mes vêtements confortables, les excuses que je bredouillais au passage dans un allemand scolaire accusant mon étrangeté.

Troublé en retour par la gêne supplémentaire que je leur causais involontairement, j'ai dépassé mon compartiment sans le reconnaître et, me retrouvant au bout du couloir, il m'a fallu revenir en arrière, c'est-à-dire vers l'avant du train. Cette fois le mécontentement, muet jusqu'alors, s'est exprimé par quelques exclamations exaspérées et grommellements, dans un dialecte saxon dont les mots m'échappaient en majeure partie, sinon leur sens probable. Ayant enfin repéré mon épaisse sacoche noire dans un filet à bagages, par la porte demeurée grande ouverte du compartiment, j'ai pu identifier ma place – mon ancienne place – avec certitude. Elle était occupée maintenant, ainsi d'ailleurs que la totalité des deux banquettes, avec même des enfants en surnombre coincés entre les parents ou sur leurs genoux. Et il y avait en plus un adulte debout contre la fenêtre, qui, lorsque j'ai franchi le seuil, s'est retourné dos à la vitre pour m'observer en détail.

Ne sachant trop quelle attitude adopter, je suis resté planté devant l'usurpateur qui lisait un quotidien berlinois largement déployé devant son visage. Tout le monde se taisait, l'ensemble des yeux – même ceux des enfants – convergeant vers moi avec une fixité insupportable. Mais personne ne semblait vouloir témoigner de mes droits sur cette place assise que je m'étais choisie selon mon goût, en tête de ligne (Eisenach est une sorte de gare frontière depuis la partition du territoire allemand), dans le sens opposé à la marche, côté couloir. Moi-même, du reste, je ne me sentais pas en mesure de distinguer entre eux avec assurance ces peu aimables compagnons de route, qui s'étaient ainsi multipliés en mon absence. J'ai ébauché un mouvement vers le porte-bagages, comme pour prendre quelque chose dans mes affaires…

A ce moment, le voyageur a lentement abaissé son journal pour me dévisager, avec la candeur tranquille du propriétaire certain de ses prérogatives, et c'est sans aucun doute possible que j'ai reconnu, face à moi, mes propres traits: figure dissymétrique au nez fort, convexe (le fameux «nez vexe» hérité de ma mère), aux yeux sombres très enfoncés dans leurs orbites surmontées d'épais sourcils noirs, dont le droit se relève en pinceau rebelle sur la tempe. La coiffure – cheveux assez courts en désordre bouclé, parsemé de mèches grisonnantes – était la mienne également. L'homme a eu un vague sourire étonné en me découvrant. Sa main droite a lâché les feuilles imprimées pour venir gratter le sillon vertical, à la base des narines.

Je me suis alors souvenu de la fausse moustache que j'avais adoptГ©e pour cette mission, imitГ©e avec art et parfaitement crГ©dible, semblable en tout point Г  celle que je portais autrefois. Le visage relevГ©, de l'autre cГґtГ© du miroir, Г©tait, lui, absolument glabre. Dans un rГ©flexe incontrГґlГ©, j'ai passГ© un doigt sur ma lГЁvre supГ©rieure. Mon postiche Г©tait Г©videmment toujours lГ , bien en place. Le sourire du voyageur s'est accentuГ©, narquois peut-ГЄtre, ou du moins ironique, et il a fait le mГЄme geste lГ©ger sur sa lГЁvre nue.

Pris d'une irrationnelle et soudaine panique, j'ai arrachГ© vivement ma lourde sacoche du filet Г  valises, juste au-dessus de cette tГЄte qui ne m'appartenait pas, bien qu'Г©tant sans conteste la mienne (plus authentique, mГЄme, en un sens), et je suis ressorti du compartiment. DerriГЁre moi, des hommes se sont dressГ©s en sursaut et j'ai entendu des cris de protestation, comme si je venais de commettre un vol.


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